Exercice

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Deux phrases piochées au hasard d’un bouquin. Un texte court, d’une traite et sans filtre.

L’étrange noël de Seddek Bouzzakine. Seddek Bouzzakine est maure. Il vient des terres arides – sa peau est tendue sur ses os, parcheminée, écrite de ridules. Ses yeux étroits enfouissent sous des plis leurs prunelles bleu aquatique, de peur qu’elles s’évaporent. Il a rarement la larme à l’œil – et ce soir c’est un jour rare.

Il déplace les caisses dans lesquelles les errants vont être logés. Il suit le plan distribué par la mairie – son engin travaille presque seul, il n’a qu’à valider les choix à intervalles réguliers. Il pense à sa fille, envolée sans un au-revoir. Il a une photo accrochée sur l’écran : Mathilde, petite. 8 ans, ou 13 ans. Il ne sait plus. Elle disparaît sous une combinaison noire trop grande, elle a un casque sur la tête. Personne ne la reconnaitrait, d’ailleurs. Sauf lui. Il sait qui c’est. Il sait que c’est Mathilde, sous le déguisement.

Seddek Bouzzakine a beaucoup aimé Mathilde petite fille. Avant le grand chambardement – et qu’elle disparaisse en un claquement de doigts, pour réapparaitre, quelques mois après, transformée en grande asperge glapissante et maquillée. Il se rappelle comme elle lui a tourné le dos, quand il est venu, avec masque, gants, équipement de protection, comment elle a ri et a couru vers ses copains qui l’appelaient. Insouciante, ignorante, insolente, méprisante.

Pendant quelques instants, il s’était demandé si peut être elle ne l’avait pas reconnu.

Mais non.

Seddek Bouzzakine repense à l’humiliation infligée, la brûlure vive le prend aux tripes, à la gorge, aux couilles, à toutes les parties tendres qui lui restent. Elles s’endurcissent les unes après les autres, la paume de sa main butte contre le levier de vitesse – il ne sent plus le relief du pommeau. La peau est trop épaisse. Même pas une douleur. Le bras articulé de la machine réagit par un soubresaut, un écart brusque à droite et la capsule de relogement tangue, sans égard pour l’habitant qui tente d’y dormir.

Le conducteur souffle bruyamment. A travers ses capteurs, il mesure l’accélération des battements de cœur de l’habitant. Lents et espacés deux secondes auparavant, ils s’étaient considérablement rapprochés.

Mathilde avait appelé la veille. Pas pour inviter son père à fêter Noël avec elle, non. Elle s’était juste trompée de numéro. Quelques mots d’excuse, beaucoup de gêne, un long silence. Ça lui pesait encore sur l’estomac, plus lourdement qu’une bûche de sa belle mère.

Seddek Bouzzakine pense que sa fille ne l’aime plus.

Ça fait presque 30 ans qu’il ressasse cette sombre pensée et qu’il n’ose pas poser la question.

L’ordinateur de bord l’invite à se concentrer sur les derniers mouvements de la machine. Un ultime placement demande une prise en main humaine. C’est un cabanon qui n’apparaît pas sur le plan. En conducteur expérimenté, Seddek Bouzzakine relève les pare-écrans et passe en visuel. Les pinces aimantées saisissent la capsule par le toit.

Un craquement inattendu, le bras articulé échoue à soulever l’espace de relogement. Les capteurs passent au rouge dans un déclenchement de sons stridents, et les sécurités s’activent toutes ensemble. Le moteur rugit puis s’éteint. Les sas se déverrouillent, une suite de claquements secs résonne. Pour la première fois de sa carrière, Seddek Bouzzakine est déconnecté de sa machine – qui passe en mode « erreur ».

Le conducteur abasourdi tente de la relancer, sans succès. Un « tchomp » sourd lui fait dresser les poils raides qui tapissent son l’échine. Un errant a sauté sur le toit.

Les réflexes rodés, Seddek Bouzzakine tourne la manette de secours. A peine a t il le temps de penser à Mathilde, avant que son poste de commande se mue en catafalque – c’est Mathilde qu’il a désignée pour venir le ranimer, plus tard, quand les collègues l’auront récupéré et rebranché sur un système auxiliaire. C’est à Mathilde qu’il a envoyé par SMS, comme chaque année, l’attestation de sûreté et le code de survie. Mathilde qui a changé de numéro – a-t-il remarqué la veille, juste avant qu’elle raccroche…

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