« Moi, je voulais voir le monde », dit Birahima dans le roman de Ahmadou Kourouma. Cette phrase a guidé notre travail sur le scénario. La voix de l’enfant devait rester intacte. Naïveté, ironie et lucidité coexistent.

Adapter Ahmadou Kourouma – « Allah n’est pas obligé » – Prix Renaudot et Prix Goncourt des Lycéens 2000

Le scénario reprend la structure circulaire et picaresque du roman, en condensant le nombre d’étapes. Comme Kourouma l’écrit : « On tuait pour rien, on mangeait pour rien, et moi je continuais de marcher. » Dans ce chaos, Birahima ne progresse pas d’un camp à l’autre. Il tourne en rond, pris au piège. En revanche, à chaque étape, dans le scénario, la progression est pensée pour dézoomer progressivement. Le passage d’un chef de guerre à un autre élargit l’ampleur de la corruption et de l’absurde. La structure picaresque devient un outil politique, chaque épisode révélant un peu plus les réseaux et mécanismes de la guerre.

Dans le roman, l’enfant est observateur d’un monde où la violence est systémique. Au scénario, nous avons tracé un chemin émotionnel pour Birahima, tissé du sens dans ses attachements. Parmi les nombreux personnages hauts en couleur du roman, nous avons conservé et développé celles et ceux qui touchent au plus près du coeur de Birahima. Nous nous sommes attachés à faire glisser l’enfant de spectateur à acteur, à transformer la narration intellectuelle et ironique vers plus d’émotions.

Nous avons aussi adapté le parcours de Birahima, le rendant réel à travers le Libéria et la Sierra Leone, en respectant les territoires, les routes et la géographie des conflits.

Nous avons tenu à conserver la langue de Kourouma, tant saluée dans le roman. Cette langue, dont l’écrivain dit qu’elle est une traduction de la pensée Malinké en français, s’exprime dans la voix off de Birahima qui raconte avec ses mots à lui, toute son aventure. Nous avons gardé les digressions et les commentaires ironiques, qui donnent à ressentir le rythme particulier de cette langue inventée.

Notre travail sur le scénario a ainsi privilégié la fidélité au ton et à la voix du roman. La lucidité de l’enfant, sa naïveté et son humour noir guident l’action. Les situations sont absurdes, parfois choquantes. L’émotion est pensée à hauteur d’enfant – dans une retenue pudique – cohérente avec l’univers de Kourouma.

Selon Pierre Boilley (Guerres et sociétés ouest-africaines, 2003) :
« Chaque enfant soldat, chaque chef de milice devient le point de convergence d’intérêts globaux, où l’approvisionnement en armes et la corruption locale se mêlent aux circuits internationaux. »

Le scénario traduit cette lecture géo-stratégique, en particulier grâce aux passages fantasmés de Birahima et aux dictionnaires qu’il feuillette. Dans ces séquences, Birahima pointe comment les conflits locaux se relient aux relations Nord–Sud.

En somme, le scénario respecte le roman. Il circule autour du chaos, dévoile la violence systémique, et livre à travers le parcours de Birahima une lecture politique et géo-stratégique du monde, malheureusement toujours d’actualité.

Le roman d’Ahmadou Kourouma est réédité en poche et un roman graphique est édité chez Dupuis, à partir de notre travail sur le scénario, et avec les formidables dessins de Zaven.

Pour aller plus loin :
https://www.cnc.fr/cinema/actualites/zaven-najjar-la-lecture-dallah-nest-pas-oblige-ma-bouleverse_2550077

https://africultures.com/allah-nest-pas-oblige-de-zaven-najjar-16661

« Un film a une énergie et une durée : il ne sert à rien de chercher les manques de l’adaptation. Sa fidélité est ailleurs, dans le respect de l’esprit des personnages et de la signification du récit. Le film ne les a pas édulcorés. Birahima est bien là, qui raconte l’histoire, avec sa gouaille, son langage familier et son regard aussi lucide que naïf sur la violence à l’œuvre. Le contexte historique des combats et des chefs de guerre est là aussi, de même que l’horreur des conflits et l’exploitation des enfants. On retrouve également dans ce road-movie en spirale le ton picaresque et la succession d’épisodes qui imposent à l’enfant une initiation qui le force à grandir.
Bien sûr, tout cela est resserré alors que le livre prend le temps mais, avec sa coscénariste Karine Winczura, Najjar a conservé nombre de formules du roman et la voix-off tantôt ironique tantôt grossière de Birahima respecte la percussion satirique de sa langue. Par contre, est moins présente la fameuse déconstruction du français par l’oralité qu’opère Kourouma qui mélange malinké et argot pour évoquer le chaos sémantique de la guerre et affirmer une identité et une mémoire africaines. Insistant sur les actions, le film n’atteint pas cette complexité (calques, interférences, plurilinguisme, travail sur la syntaxe), mais reste fidèle à la tonalité générale du texte. Car ce qui importe n’est-il pas au fond que s’inscrive en nous la voix insolente et lucide de Birahima ? Et cela à tous les âges capables de regarder le monde en face. »

https://ciclic.fr/actualites/sortie-et-avant-premiere-de-allah-n-est-pas-oblige-une-adaptation-puissante-decouvrir-en-salles

https://fr.wikipedia.org/wiki/Allah_n%27est_pas_oblig%C3%A9_(film)

https://www.art-et-essai.org/film-soutenus/1202152/allah-nest-pas-oblige