« A la fin tu es las de ce monde ancien ». Guillaume Appolinaire.

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Quelque part autour de la crise des subprimes, tu as traversé une période de doute existentiel. Tu t’appelles Olivier, Fabien, Dominique, Isabelle, ou Magali. Tu as troqué ton complet veston et tes talons contre une grelinette. Quitté la ville pour un hameau déserté, des hectares de terrain, un cours d’eau, une forêt. Tu as promis un avenir meilleur aux enfants pas encore nés. Tu as découvert kokopelli, la méditation pleine conscience et l’importance du lien social. La proximité, ça t’évoque tes voisines âgées que tu réjouis parfois avec une partie de belote et calva. Dans ta famille, on te pense réac ; au moins tes grands parents, déjà morts, ne te verront pas avec les ongles pleins de terre, vanter les mérites des toilettes sèches, se réconfortent tes parents.

Eux se sont réjouis des premiers supermarchés, ils se sont émerveillés devant les rayons remplis de plusieurs marques de yaourt, ils ont adopté machines à laver, frigo et four électrique. Ils ont équipé leur maison de guirlandes lumineuses, de portes et d’arrosage automatiques. Ils ont acheté les deux voitures par foyer, les magnétoscopes, baladeurs, et commodore 64. Ils t’ont vacciné, payé un appareil dentaire, des lunettes, et des cours de judo. Ils t’ont dit, travaille bien à l’école, surtout les maths et la physique, tu auras un bon métier.

Non, tu ne vas pas leur parler du calendrier lunaire, des nœuds telluriques et de ton voisin qui guérit le feu à distance, sur photo.

Parfois, lorsque le diner est arrosé, au moment du fromage, on te parle des éoliennes qui défigurent le paysage, et du nucléaire, qui permet à la France, ce grand pays, d’être autonome en énergie. On s’attend à ce que tu argumentes – et tout ce que tu trouves à dire, en rigolant, c’est que la meilleure énergie, c’est celle qui n’est pas consommée. On est déçu, on se demande de quoi tu parles, alors pour relancer la discussion, on évoque le front national – on s’en fout des éléments de langage, du rassemblement à la noix, on sait de quoi on parle. Parce qu’il faut bien le dire, ce parti, malgré ce qu’en critiquent les gauchistes et les bobos, il dit des vérités, n’est ce pas ? Entends-tu ? C’est le moment où tu débranches le raccord entre tes oreilles et ton cerveau, et où tu te souviens de ton enfance heureuse. Tu vois autour de la table ces gens pleins d’amour qui t’ont nourri, éduqué, encouragé. Aujourd’hui ils disent que ce qui ne va pas sur terre, c’est la faute aux zimmigrés, aux romanichels, aux zassistés sociaux. T’as déjà essayé de discuter – c’est une lutte de pouvoir, une revendication de territoire, impossible de s’entendre. Alors on ne va pas se fâcher – à quoi ça sert. Ce discours là, c’est leur fidélité à leurs anciens, à leur grand pays démocratique, au sens du devoir qu’on leur a bien appris. Tu as remarqué qu’en prenant de l’âge, on se référait plus souvent à ceux d’avant qu’à ceux d’après. Au fond, ils manifestent qu’ils sont contents d’avoir échappé au HLM de leurs parents et ils revendiquent les saines valeurs qu’ils espèrent t’avoir transmises : le gout du travail bien fait, le sens du bien commun, une gratitude reconnaissante envers la République. Il ne faut pas oublier qu’ils aiment Coluche et Blanche Gardin. Aussi. Et la détestation du RN, tu l’as bien vu ailleurs, c’est, souvent, juste un snobisme de classe.

Toi, tu lis les Pinçon Charlot, Stéphane Hessel, Pierre Rabhi et les économistes atterrés. Ça te donne bonne conscience, il faut bien le reconnaître. Tu nourris en secret une aspiration à la grande révolution, tu sens que l’orage couve, qu’il pourrait bien éclater – là – de ton vivant. Tu te dis que tu as pris de l’avance – avec ton écolieu et ta communauté résiliente. Tu réfléchis au monde d’après, qui sera rempli d’enfants aux pieds nus – ça ne t’évoque pas les bidonvilles parisiens mais l’herbe tendre dans les allées et le goût des tomates mûries dans ton potager.

Tu participes à la recyclerie, à la ressourcerie, au café repair et au café solidaire. Tu couds des masques parce que tu sais tout faire. Tu dessines le plan de ton circuit intérieur d’eaux pluviales et tu vas te lancer dans l’isolation des pièces d’hiver. Tu as déjà réduit ta consommation, tu vois les sirènes de la pub pour ce qu’elles sont : des monstres dévoreurs qui t’attirent sur les écueils de la vacuité et de la dépendance. L’autre, avec sa montre à 50 mille boules, il te fait bien rigoler.

Tu attends avec patience le moment où tes amis d’école arrêteront de courir sur un tapis roulant devant un écran, de renouveler un téléphone portable qui fonctionne parfaitement, de chercher l’exotisme à 9000 km de vol d’avion, d’accumuler les paires de chaussures ou les jeux vidéos. De toute façon, tu ne vas pas les forcer. Tu n’as pas l’âme autoritaire. Rien que l’idée d’imposer tes valeurs te fatigue.

Tu attends. Et tu espères que l’orage qui gronde ne va pas accoucher d’un futur en forme de dystopie, avec dictature, contrôle social et tutti quanti… Tes amis étrangers t’ont prévenu. Il faut rester vigilant. Ça arrive, si vite, et par les urnes… En attendant l’orage, tu traces ton sillon, tu sèmes et tu plantes, et tu prends soin de tes jeunes pousses.

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