Confinement. 2195ème jour. Jamais je n’aurais cru rester si longtemps avec quelqu’un.
Je ne voulais pas me marier, je voulais tester, mélanger, essayer. Je voulais changer de partenaire. Aujourd’hui, j’ai décidé de changer ma couleur de cheveux.
Au final, c’est moi qui varie, selon les mois et les semaines. Je m’expérimente, je suis un univers, nous allons de planète en étoile – et parfois, oui, nous traversons un vide intersidéral.
Nous. Quel mot étrange. Nous, c’est à dire, moi et cet autre qui m’est échu. C’est avec celui-là que le grand chambardement a commencé. Un coup de foudre, une semaine de vacances ensemble dans le sud de l’Italie, avant qu’il dépose ses valises chez moi – le temps de se retourner, m’a t il dit. Je suis bonne pâte.
Il a fallu que je m’habitue à ses flatulences, à l’odeur de son souffle au matin, à ses coups de fil à maman, à son goût pour le St Moret, à sa passion pour les actualités. J’ai découvert qu’il pouvait parler trois heures et quarante deux minutes sans s’arrêter. Qu’il avait des coups de blues à répétition – que ça le prenait au moment où le soleil brille au plus haut du ciel. Je sais le nom de toutes ses conquêtes, de tous ses amis, les anecdotes pourries des 36 dernières années. Je connais l’histoire de sa sœur et du hamster, de sa mère et de la coiffeuse de Juan les pins, de son père et de la promotion sur les pneus hiver.
Je sais qu’il a peur de mourir sans avoir fait la paix avec son copain d’enfance, qu’il aimerait avoir du talent – et que c’est dur de renoncer si jeune à changer le monde.
Parfois je me demande s’il invente tout cela pour meubler le silence.
Au bout de 6 semaines, il m’a demandé s’il fallait qu’il parte. Je savais qu’il n’avait pas de point de chute : parents pauvres, séparés, dans des HLM miteux, des banlieues dignes de mauvais films de SF. Des beaux parents tirés dans les déshérités.
Une voix en moi a crié « Casse toi pauvre con ! ». Et j’ai dit : « reste, ça me fait plaisir que tu sois là. »
C’était vrai.
J’ai besoin d’un public. J’ai besoin de feedback. J’ai besoin qu’on me touche, qu’on me désire, qu’on m’invente des petits noms, des défauts et des reproches. J’ai besoin de me raconter des histoires – et pour cela, il me faut un public.
J’ai dit, reste.
Il est resté.
Parfois, je me demande… Et s’il était parti ? Et si j’avais passé ces années en solitaire ? Et si j’avais dû oublier le contact d’une autre peau ?
Pas assez de tests pour tous, et seules les professions prioritaires sont testées. J’étudie. Je suis en reprise d’études. En sciences humaines. Je ne sers pas à la survie de la nation.
C’est au moins un inchangé. Inutile j’étais, inutile je suis.
Lui, il bricole. Plus ou moins du marché noir, je ne pose plus de questions. C’est impossible d’être en guerre avec le seul être autorisé à vous toucher.
Puisqu’il n’y a que lui, il m’a fallu lui enseigner ce qui me plait. La pulpe des doigts, à l’écume de ma peau. Le bécot aux lèvres qui s’étirent et la morsure subite, appuyée et lâchée. A peine une trace. Les mains curieuses, aux dix doigts agiles. Les mains lourdes sur les hanches, légères sur les fesses. Le souffle sur la nuque…
Il a fallu que je me fâche. Que je fasse grève. Que je le déteste. Et puis le manque, et puis l’imagination, et puis l’espoir.
Je l’ai capté. Je l’ai séduit. Je l’ai rassuré.
Et maintenant, c’est avec moi que je marchande. Puisqu’il est désespérément le même, c’est moi qui m’invente des identités. Je feins la naïveté. Je le domine. Je joue la sophistication. Je viens de la planète Mercure. J’ai déjà vécu, et je l’ai déjà aimé. Je veux sa peau. Il ne nous reste qu’une nuit. Je le ferai pleurer de plaisir. Je suis sadique et romantique. J’ai des cheveux roses, un déguisement, je disparais derrière un masque.
Je suis un homme, une femme, un autre. Je change de prénom, je fais des expériences. Je récite des poèmes et je pose des équations sur son corps. Je me raconte toutes les vies, tous les amours, tous les amants qui auraient pu enflammer mes sens. J’oublie ses habitudes, je les discute de moi à moi, je les moque, je les chéris.
Et s’il ne change pas, je le regarde de tellement d’endroits différents… Je n’aurais jamais cru rester si longtemps avec quelqu’un.
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