lagaffeJ’ai la chance d’enseigner l’écriture de scénario à la fac de Nanterre. Je donne cours à des étudiants prêts à sauter dans la vie professionnelle – en master pro. Là où moi même j’ai été formée. J’anime aussi des ateliers d’écriture en 2ème année de licence. Pour la 3ème année consécutive. Un atelier de 2h, avec 40 étudiants inscrits. Au dernier cours, j’ai même laissé mon bureau et ma chaise afin que tous puissent être installés pour travailler.

On aimerait sans doute qu’il y ait moins d’affluence dans les matières qui font kiffer. On aimerait sans doute que le marché s’auto-régule, et que par le jeu de la main invisible et des ajustements naturels, il y ait plus d’apprentis entrepreneurs, et moins d’apprentis raconteurs d’histoire.

Pourtant, je me dis qu’on a bien besoin de gens qui ré-inventent un sens à tout cela. Raconter des histoires – sous format audiovisuel, pourquoi pas – je trouve que c’est l’art de donner du sens à ce qui n’en a pas. On ne réécrit pas la bible à chaque fois, quoiqu’on le fasse pour les séries, et ce terme n’est pas anodin. Bref, on ne réécrit pas de texte sacré, mais en écrivant le mot fin, on explique le monde. On apporte son écot d’espoir et de moral(e).

Je ne trouve pas ça très agréable d’animer un atelier de 40 personnes. comment trouver le temps de partager le travail des uns et des autres? Comment garantir une écoute attentive et bienveillante? Comment imaginer que 40 étudiants vont tous et toutes sortir de cet atelier en ayant aiguisé leurs sens de conteurs? C’est plutôt un self-service que de la gastronomie : à chacun de piocher dans les exercices et les informations exposées, pour s’en faire une expérience.

Je ne trouve pas ça très agréable, et pourtant, je préfère ça à la sélection, à la mise en compétition, à la décision autoritaire de qui a le droit et qui ne l’a pas – de suivre les études qui lui plaisent.

D’ailleurs, c’est une grande joie d’être pendant deux heures en contact avec la culture des gens de 20 ans, aujourd’hui. Une culture dont je découvre Gaston Lagaffe exclu! Et oui, malgré le film sorti en 2018, dans l’atelier de scénario en L2, il y a bien le tiers sinon la moitié des étudiants qui ne connaissent pas Gaston Lagaffe.

Souvenons-nous, Gaston, c’est le type du bureau d’à côté, venu là on ne sait comment, et qui passe son temps à éviter de travailler. Un anti-héros tombé en désuétude à l’époque des bullshit jobs et du burn-out. L’idée même qu’un type puisse s’accrocher à un poste pour ne rien y faire et être payé, ça ne fait plus vraiment partie de la (contre)culture. C’est de l’Histoire. Aujourd’hui, on choisit son camps : soit on fait partie de la « start-up nation », et on en revêt l’habit comme on entre en religion, soit on pagaye dans une économie sociale et solidaire, plus axée sur les gens que sur les profits, et on prie que cela puisse fonctionner dans la durée. En tout cas, on est utile. il faut être utile.

Alors, oui, Gaston Lagaffe, c’est vintage. Comme bientôt peut-être la sécu, la retraite, l’enseignement gratuit et laïc, les soins en hôpital public, les transports, l’eau courante, le droit de se déplacer librement, etc…

A nous d’inventer du sens à tout cela, ou encore mieux, des alternatives.

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